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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 11:20

Philippe Garabiol, haut fonctionnaire, agrégé d'histoire

Article publié sur le site LEMONDE.FR à cette adresse.

 "Au-delà de la relation de la France avec son armée, la cérémonie du 14 juillet de cette année a été l'occasion de poser la question du sens des manifestations commémoratives et, par suite, de la représentation de la mémoire nationale en tant qu'elle fixe notre identité républicaine.

Les Français sont indéniablement attachés au 14-Juillet comme fête nationale en ce sens que cette fête exalte la révolte d'un peuple pour sa souveraineté et célèbre ainsi l'entrée de la France dans la modernité. Pour autant, la révolution française a cessé de représenter un mythe fondateur. Le 14 juillet 1989 a donné lieu à des manifestations somme toute relativement discrètes et les figures de Robespierre, de Danton ou de Marat ne suscitent plus de passion.

La Révolution appartient au passé. Cependant aucun autre événement fondateur ne s'est substitué à elle dans la mémoire nationale pour former l'expression d'une identité collective. Le culte de l'indépendance de Vercingétorix à De Gaulle apparaît comme un lointain souvenir d'une planète qui n'était pas encore mondialisée. Quant au baptême de Clovis qui a permis l'union progressive des peuples germains et latins en une seule nation, sa commémoration se heurte tant au respect du principe de laïcité que de la déshérence des Français à l'égard de l'Eglise catholique.

L'histoire proche ne joue pas non plus un rôle essentiel dans la construction de l'identité nationale. Les commémorations du 11 novembre 1918 ont été longtemps l'occasion de rendre hommage aux "poilus", mais aussi d'identifier la nation française, au-delà ses différentes composantes à une guerre patriotique. Désormais, le souvenir de la grande guerre se limite à des bribes de mémoire familiale et à une dénonciation d'une guerre menée dans des conditions atroces et qui opposait des peuples qui vivent désormais dans la paix et l'amitié dans l'Union européenne.

Le 8 mai 1945 tombe lui-même peu à peu dans l'oubli, sans doute parce que cette guerre a révélé à travers les choix individuels de chaque Français les fractures de l'identité républicaine et nationale. La perte de mémoire est prégnante. A titre de comparaison, le 9 mai 2005 a été l'occasion de célébrations particulièrement réussies en Russie, toute la population rendant un hommage sincère et émouvant à ses "vétérans". Le défilé militaire et citoyen a été retransmis naturellement en Russie mais aussi notamment par les télévisions britannique et allemande, accompagné de débats de grande qualité entre historiens. La télévision française est restée muette. Le 8 mai 2005 n'a donné lieu en France à aucune commémoration particulière.

Quant à la célébration du 6 juin 1944, elle manifeste surtout la reconnaissance des Français à l'égard des troupes alliées qui ont participé à la libération du territoire national. L'élan européen aurait pu construire un nouveau sentiment patriotique. Ce n'est pas, du moins pas encore, le cas. Le jour de l'Europe fixé le 9 mai en référence au discours de Schuman ouvrant la voie à la création de la communauté européenne du charbon et de l'acier est incompréhensible pour les non spécialistes. Il aurait mieux valu retenir le 10 novembre. Cette date illustre la conscience tragique de l'Europe tenaillé tant par un reniement de civilisation (10 novembre 1938 : nuit de cristal) que par l'exaltation de la liberté retrouvée et l'espérance en une démocratie toujours renouvelée (10 novembre 1989 : chute du mur de Berlin).

S'il existe un sentiment culturel européen, le sentiment d'une patrie européenne est absent de la conscience européenne. La monnaie unique est ressentie comme une contrainte et non comme un levier, à l'instar de ce que fut le Mark pour les Allemands de l'Ouest, de la construction d'une identité nouvelle.

La conscience collective française est ainsi prise en défaut d'un ancrage structurant pour conforter son identité. Le principe de laïcité qui n'est rien d'autre que le cadre dans lequel s'exprime la liberté religieuse dans l'espace public ne saurait combler à lui seul l'insuffisance du sentiment national.

Si l'identité française ne peut se fonder ni sur une mémoire événementielle de plus en plus érodée, ni sur un grand dessein dont l'horizon est de plus en plus lointain, elle peut, en revanche, s'appuyer sur la volonté d'enraciner la culture française dans l'Etat de droit. Il s'agit notamment de renforcer la procédure rendant la décision publique transparente, la connaissance par les citoyens du droit mais aussi de la pratique du droit en facilitant l'accès à la jurisprudence, la diffusion de guide de bonnes conduites et la mise en œuvre des procédures de conciliation et de médiation préalables à l'ouverture d'une action judiciaire.

L'esprit de la République, en définitive, c'est la certitude pour n'importe quel citoyen de faire respecter l'ensemble de ses droits et ses libertés individuelles."

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Published by Thomas Bonne - dans Droit public
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Titulaire d'un Master administration de l'entreprise, d'une licence de droit public 
Lauréat des concours administratif de rédacteur territorial 2011 et d'attaché territorial 2012 et Inspecteur des finances publiques
  • Thomas Bonne Titulaire d'un Master administration de l'entreprise, d'une licence de droit public Lauréat des concours administratif de rédacteur territorial 2011 et d'attaché territorial 2012 et Inspecteur des finances publiques

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